Quand la vie sauvage reprend ses droits : en Sibérie, la population d'ours explose
Daria est la femme qui a vu l'ours... "perché sur un arbre" au bord d'une route en Sibérie. Un épisode insolite qui illustre l'intrépidité d'ours de plus en plus nombreux et dont les attaques ont causé plus de vingt morts cette année en Russie.
En voiture dans la région d'Irkoutsk, Daria Tiourneva a d'abord aperçu "une tache sombre" dans un arbre, avant de se rendre compte qu'il s'agissait d'un ourson.
"On s'est arrêté sans couper le moteur", raconte-t-elle à l'AFP. "On s'est dit que la mère pourrait être dans les parages et qu'on devrait alors très vite remettre les gaz."
Sa vidéo, tournée il y a quelques semaines, a fait le tour des réseaux sociaux. Elle a aussi été diffusée par les chaînes de télévision russes pour illustrer la multiplication des rencontres entre plantigrades et humains dans le pays le plus vaste de la planète.
Mais si cet épisode prête à sourire, l'issue d'une telle rencontre a tourné au tragique à de nombreuses reprises.
Selon un bilan de l'agence de presse RIA-Novosti, au moins 26 personnes ont été tuées par des ours depuis le début de l'année en Russie, dont sept dans la région de Krasnoïarsk, immense territoire de Sibérie dont la superficie représente plus de quatre fois celle de la France métropolitaine.
C'est dans cette région qu'un homme de 39 ans, qui travaillait comme bûcheron et gardait du matériel dans un hangar en forêt, a été attaqué par un ours en pleine nuit, fin septembre. Il est mort des suites de ses blessures.
- Corps-à-corps -
Sur les réseaux sociaux de nombreuses vidéos montrent des ours s'aventurant jusqu'à la porte des maisons de zones rurales, ou gambadant dans les rues de villages sibériens.
Vladimir Odoulo, un pêcheur à la ligne de l'Extrême-Orient russe, a raconté aux médias locaux comment une ourse "s'est ruée" sur lui "telle une folle", au bord d'une rivière. Il en a réchappé après un corps-à-corps avec l'animal, qui lui a laissé de graves contusions à la tête et aux jambes.
Si le nombre d'attaques reste stable - entre 20 et 30 par an selon le ministère russe de l'Environnement - la population croissante d'ours bruns fait craindre des incidents plus fréquents.
Elle a plus que doublé en Russie depuis 1990, passant d'environ 130.000 à quelque 307.900 individus en 2026, selon ce même ministère.
Cette augmentation engendre "une pénurie de nourriture", explique Guénnadi Krasnikov, le président de l'Académie des Sciences de Russie, à RIA-Novosti.
"Cela pousse les ours à chercher de nouveaux territoires et à étendre leur aire de répartition", dit M. Krasnikov, en invoquant aussi le "réchauffement climatique" qui "modifie considérablement les migrations animales".
Les militants écologistes russes estiment que les animaux sauvages se déplacent de plus en plus souvent vers les zones habitées en raison de la destruction des forêts par les incendies, les coupes de bois et la construction d'immeubles qui détruisent leur base alimentaire.
- Pénurie de pignons -
Sur les rives du lac Baïkal, dans la région d'Irkoutsk, Mikhaïl Strelkov, inspecteur pour la protection de l'environnement, abonde. Il affirme que c'est "la première fois" que tant d'ours ont été observés dans la zone qui lui est confiée.
"C'est une année de disette", explique-t-il à l'AFP. "Dans la forêt, il n'y a pas de pignons, l'aliment principal que l'ours consomme pour faire des réserves de graisse avant d'hiberner."
Avec son équipe, M. Strelkov surveille la présence d'ours en recensant leurs excréments et toute autre trace sur les sentiers. Si l'un d'eux s'aventure dans une zone habitée ou va jusqu'à tuer un humain, l'ours est traqué et abattu.
Face aux risques, des couvre-feux ont été instaurés dans certaines municipalités et des "groupes de chasseurs se sont constitués pour lutter contre les animaux agressifs", selon l'agence de presse étatique Tass, qui cite le chiffre de 3.440 ours "dangereux" abattus depuis le début de l'année.
Alla, une touriste russe rencontrée à l'entrée du sentier de grande randonnée du lac Baïkal, vient de voir la pancarte qui met en garde contre la présence d'ours. Elle s'apprête à rebrousser chemin.
"C'est pas bien grave", dit-elle à l'AFP. "Peut-être que je reviendrai. Peut-être en été ou peut-être en hiver, quand ils hiberneront."
A.Byun--SG