Turquie : un humoriste devant ses juges pour insulte à Erdogan
Un spectacle satirique et une vidéo sur YouTube lui ont valu des poursuites, il a amené sa verve jusque dans le tribunal. Un humoriste turc a comparu à Istanbul lundi, pour insulte au président Recep Tayyip Erdogan.
Deniz Göktas, 32 ans, connu pour son humour pince-sans-rire et sa satire politique grinçante, avait été arrêté par la police le 3 juillet, une semaine après la mise en ligne sur YouTube d'une vidéo de son spectacle, vue près de neuf millions de fois.
Détenu dans la prison haute sécurité de Karatepe, à 120 kilomètres d'Istanbul, il est poursuivi pour insultes envers le président Erdogan, incitation à la haine publique, glorification du crime et des criminels.
Devant une salle d'audience remplie de journalistes, de soutiens du comédien et de dizaines de policiers, le vibrionnant trentenaire a conquis la salle par son aisance et son absence délibérée de remords.
Il lui est notamment reproché d'avoir utilisé le terme de "dictateur". Mais "il n'y a aucun élément criminel dans cette blague sur les dictateurs", s'est-il défendu. "Dictateur n'est pas une insulte, c'est une qualification politique".
"Il est président et chef du parti au pouvoir, qui dirige le pays depuis 25 ans. Une émission de comédie politique dans laquelle le nom de Recep Tayyip Erdogan n'est jamais mentionné n'aurait ni sincérité, ni aucun lien avec le réel".
- Göktas "n'est pas seul !" -
Plusieurs milliers de personnes ont été poursuivies ces dernières années en Turquie, en particulier pour "insulte au président", parfois en raison de publications sur les réseaux sociaux vieilles de plusieurs années.
Une campagne orchestrée par le gouvernement islamo-conservateur en place, qui a visé responsables politiques, artistes, musiciens, journalistes et militants LGBTQ+, entre autres.
Sous une pluie battante, une cinquantaine de manifestants abrités sous des parapluies s'étaient rassemblés devant le palais de justice de Çaglayan, à Istanbul, sous l'œil de plusieurs dizaines de policiers, en scandant : "Deniz Göktas n'est pas seul !", selon des journalistes de l'AFP.
"L'inculpation repose sur l'idée de protéger nos fondements moraux et nos valeurs. Mais l'humour aussi est une composante séculaire de la culture de cette région", a déclaré le comédien à ses juges. "Il ne devrait y avoir aucune place pour la censure, les interdictions ou la détention pour des artistes qui montent sur scène".
Souriant, combatif, tribun, il a arraché des éclats de rire à la salle en présentant sa défense. Tout en maintenant mordicus son positionnement.
"Les lois protégeant la liberté d'expression n'ont pas changé (...). Mais aujourd'hui, un humoriste est assis dans une cellule", a-t-il relevé. "Ce qui a changé, c'est un pouvoir de plus en plus fragile, qui ne supporte plus la plaisanterie".
L'acte d'accusation ne précise pas la peine encourue, mais les médias turcs estiment qu'il risque dix ans de prison, voire davantage.
Ce comédien, né à Ankara, a débuté sa carrière de stand-up au club de comédie TuzBiber d'Istanbul en 2019. Il s'est depuis produit dans des salles à travers l'Europe et les États-Unis.
Certains comédiens, qui se produisent actuellement dans cette salle, étaient présents pour le soutenir ainsi que des diplomates néerlandais et américains.
"On m'a enlevé trois mois de ma vie (en détention provisoire). J'ai arrêté de fumer, donc je rajouterai de toute façon trois mois à la fin de ma vie", a-t-il plaisanté, sous les applaudissements nourris de la salle.
Devant le tribunal, Fatih Yilmaz, un stand-upper de 22 ans qui a débuté il y a un an à Alanya (sud), revendiquait une filiation symbolique avec Deniz Göktas : "Je n'ai pas peur de faire du stand-up après son arrestation (...) (qui) m'a rendu fier. Sa fermeté et sa façon de continuer à faire des plaisanteries depuis sa cellule me donnent de la force".
La durée du procès n'a pas été communiquée.
B.Ha--SG