A 90 ans, un médecin bulgare toujours au chevet de ses patients villageois
Sans montrer le moindre signe d'essoufflement malgré son âge avancé, le docteur Kiril Apostolov gravit la rue escarpée du village de Skrat, dans le sud-ouest de la Bulgarie, sa sacoche médicale en cuir à la main.
Le médecin a fêté ses 90 ans en mai, mais continue presque chaque jour d'emprunter ce chemin pour examiner ses patients âgés ou à mobilité réduite dans le village niché au pied du massif de la Belassitsa, près des frontières grecque et nord-macédonienne.
Son cas n'est pas unique en Bulgarie : de nombreux médecins généralistes continuent d'exercer bien au-delà de l'âge de la retraite, faute de relève, en particulier dans les zones rurales.
L'âge moyen des généralistes en Bulgarie dépasse 61 ans. En 2023, 54,5% des médecins en exercice dans le pays avaient 55 ans ou plus, la proportion la plus élevée parmi les pays de l'Union européenne, selon Eurostat.
Le pays le plus pauvre de l'UE affiche en parallèle l'espérance de vie la plus basse des 27 : 75,8 ans en 2024, contre 81,5 ans en moyenne, et selon l'OCDE l'un des taux de mortalité évitable les plus élevés.
Car l'absence de médecins généralistes a souvent pour corollaire des diagnostics plus tardifs et des maladies chroniques moins bien prises en charge.
- "Qu'il vive longtemps" -
Le docteur Apostolov affirme suivre plus de 1.500 personnes, réparties dans plusieurs villages.
"Comment allez-vous aujourd'hui?", lance-t-il par-dessus une grille à deux femmes âgées qui bavardent dans le jardin verdoyant d'une maison.
"Il est plus âgé que moi, mais lui ne marche pas avec une canne. Moi, j'en ai deux", sourit Milka Oumlenova, 88 ans, après une brève consultation. "Qu'il vive longtemps et continue à nous aider".
Les journées du docteur Apostolov commencent vers 7H00 quand il monte dans sa Peugeot aux vingt ans bien sonnés pour parcourir les quelque 20 kilomètres séparant son domicile de Petrich de son cabinet à Skrat, où des patients l'attendent parfois déjà.
"Pour le moment, je me sens bien. Le travail ne me pèse pas. Je continue tant que je vais bien et que les malades sont satisfaits", dit-il, assis derrière son imposant bureau en bois.
Dans son cabinet, installé dans le bâtiment en briques du dispensaire du village, les médicaments et des seringues sont impeccablement rangés dans des vitrines datant du milieu du siècle dernier.
D'allure soignée et parlant d'une voix posée, le médecin a terminé ses premières consultations, déjà lu son journal et fini les mots croisés du jour à 10H00.
A midi, il se rend à pied chez ceux qui ne peuvent plus se déplacer. L'après-midi, il reprend sa voiture pour poursuivre ses visites dans les villages voisins.
- "Atlas a vieilli" -
"Je céderais volontiers la place à quelqu'un qui voudrait venir travailler ici, mais les jeunes médecins ne viennent pas", regrette-t-il.
Le nonagénaire raconte avoir commencé à exercer en 1962, comme médecin de secteur, avant de rejoindre un service de médecine interne, dirigé un service de l'hôpital de Petrich puis tenu un cabinet de cardiologie. Il s'est installé à Skrat en 2000, à déjà 60 ans passés.
La médecine a profondément changé depuis ses débuts, reconnaît-il, mais "les choses apprises et l'expérience restent".
Selon l'OCDE, les soins primaires restent insuffisamment développés, sous-financés et sous-valorisés en Bulgarie, malgré une densité totale de médecins relativement élevée.
"Nous sommes l'Atlas qui porte tout, mais cet Atlas a vieilli", résume le docteur Gergana Nikolova, vice-présidente de l'Association nationale des médecins généralistes, en référence au titan de la mythologie grecque.
Selon elle, la lourdeur de la bureaucratie, le manque de perspectives professionnelles et la faiblesse des rémunérations détournent les jeunes médecins de la médecine générale, en particulier dans les régions rurales et éloignées.
Malgré ces difficultés, elle se réjouit d'avoir réussi à "allumer l'étincelle" chez plusieurs jeunes médecins qui se spécialisent aujourd'hui à ses côtés.
"Comme je me suis moi-même formée auprès du docteur Apostolov il y a plus de vingt ans", ajoute-t-elle.
A.Byun--SG