A l'ombre de l'IA, la mémoire grand public rame
Délaissés par les fabricants dans leur course à l'IA, les composants mémoire RAM qui alimentent des légions d'appareils grand public se font de plus en plus rares en rayons et s'affichent à prix d'or, sous les yeux de clients perplexes.
Dans sa boutique du Wan Chai Computer Centre de Hong Kong, In-Technology Services, Wade Lam placarde des articles de presse sur cette pénurie mondiale à côté de ses produits, pour informer ceux "qui ne savent pas ce qui s'est passé".
Ordinateurs portables, smartphones, appareils connectés, pièces détachées... la flambée est un effet secondaire de la ruée vers l'intelligence artificielle (IA), qui monopolise de plus en plus l'attention des industriels avides de bénéfices. L'automobile pourrait être le prochain secteur touché, et la crise est loin d'être terminée.
Elle s'explique par le fait que les fabricants de puces se tournent vers la production de mémoire à large bande passante (HBM), un type de mémoire informatique plus avancé et très demandé pour entraîner et faire fonctionner les outils d'IA.
Le directeur financier du géant sud-coréen Samsung Electronics a prévenu cette semaine que les pénuries devraient s'aggraver en 2027 et rester critiques jusqu'en 2028.
La crise a été surnommée "RAMageddon", en référence à la RAM, ou mémoire vive, indispensable à nombre d'appareils électroniques.
Ken Tam, gérant d'une autre boutique du Wan Chai Computer Centre, dit que son chiffre d'affaires a diminué de moitié depuis le début des hausses de prix en septembre dernier.
Seize gigaoctets de mémoire vive coûtaient auparavant entre 300 et 400 dollars de Hong Kong (entre 33 et 44 euros environ), mais le prix atteint maintenant 1.500 dollars (plus de 165 euros), souligne-t-il.
"Quand les prix deviennent soudainement si élevés, les clients font un blocage psychologique", raconte M. Tam à l'AFP.
"S'ils en ont besoin, ils l'achèteront", mais dans le cas contraire, ils préféreront attendre, ou "reverront leurs exigences à la baisse" en achetant des barrettes moins performantes.
- Prix "ridicules" -
Selon Ellie Wang, du cabinet d'études de marché taïwanais TrendForce, les prix des puces mémoire pour ordinateurs et smartphones ont été multipliés par cinq à six par rapport à l'année précédente.
Le boum de l'IA a généré des bénéfices colossaux et une envolée du cours des actions pour les trois premiers fabricants mondiaux de puces mémoire: les sud-coréens Samsung Electronics et SK hynix, ainsi que le géant américain Micron.
En quatrième position figure ChangXin Memory Technologies (CXMT), devenu l'entreprise la plus valorisée de Chine continentale depuis son introduction en Bourse à Shanghai, un autre signe de l'effervescence extrême du secteur.
La mémoire HBM est utilisée dans les serveurs des centres de données pour prendre en charge d'autres puces puissantes, telles que celles fabriquées par le géant américain Nvidia, qui exécutent les calculs d'une complexité vertigineuse des systèmes d'IA.
"En position de suiveur en ce qui concerne les technologies de pointe" selon James Zhao, analyste principal chez Omdia, CXMT pourrait néanmoins tirer des "avantages de retardataire" sur les segments de la RAM conventionnelle et de la DRAM (mémoire vive dynamique), dans un "environnement actuel du marché marqué par des contraintes d'approvisionnement".
Dans un centre commercial d'un autre quartier de Hong Kong, Henry Wong, qui travaille en banque d'investissement, a choisi d'améliorer la RAM d'un ordinateur portable plus ancien plutôt que d'en acquérir un neuf doté de caractéristiques encore meilleures.
"Après avoir mis la mémoire à niveau, j'ai trouvé qu'il fonctionnait vraiment de manière fluide, et l'envie d'acheter un nouvel ordinateur m'a quitté", affirme-t-il à l'AFP.
A Tokyo, Charles Brousse, graphiste belge en voyage de noces, juge les prix de la RAM et des cartes graphiques (qui embarquent de la mémoire vidéo, VRAM) "ridicules".
Il estime que cette flambée peut pousser les consommateurs vers des appareils moins chers et plus rapidement dépassés, ce qui "entretient plus le cycle de la consommation".
T.Jeon--SG